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Wikio - Top des blogs - Economie

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Ce blog va bientôt cesser d'exister, tout du moins de manière autonome. Le blog de l'Observatoire Société et Consommation (L'ObSoCo) prend progressivement la suite. D'ores et déjà les archives de ce blog y ont été transférées et chaque nouveau billet posté ici est également publié sur le site de l'ObSoCo. Je partagerai le blog de l'ObSoCo avec Nathalie Damery et Robert Rochefort, qui ont fondé avec moi l'Observatoire Société et Consommation, ainsi qu'avec l'ensemble des membres du Cercle de l'ObSoCo... A suivre !!

 

 

http://www.asso-lobsoco.org/le-blog-de-l-obsoco.html

 

 

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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 17:12

Au cours de la phase de conception du Baromètre de la confiance réalisée par l'ObSoCo pour l'agence Kuryo, je me suis livré à une analyse des apports de la littérature acadéqmique à la compréhension de la question de la confiance. Un texte est en sorti qui a été mis en ligne sur le site du Labo de la confiance.

 

Après avoir défini la confiance, je montre en quoi elle est une réponse à l'incertitude  associée aux relations interpersonnelles ou entre organisations. La cofiance peut découler de la présence de dispositifs institutionnels (typiquement, la loi) : on parle alors de confiance "assurée". Mais les institutions ne peuvent généralement pas faire totalement disparaître l'incertitude. La confiance "décidée" est une manière de faire face à l'incertitude résiduelle.  Elle constitue un parti sur le comportement coopératif de l'autre. Ce pari peut s'appuyer sur un calcul rationnel : il est rationnel pour moi d'accorder ma confiance parce qu'il est rationnel pour l'autre de se comporter de manière à ne pas trahir ma confiance. C'est typiquement le cas pour des marques agissant sur des marchés d'achats répétés et qui auraient engagé d'importants investissements irrécupérables dans la construction de leur image et de leur réputation. Ce pari peut également se fonder sur la connaissance qui j'ai acquis de l'autre, à l'occasion de relations passées, par l'évaluation que je fais de ses compétences, par ce qui me parvient de sa réputation... Enfin, la confiance décidée peut ne trouver qu'un fondement affectif, de nature socio-psychologique, qui rend compte de notre propension à faire confiance... en raison de toute bonne raison objective de le faire. Entrent ici en jeu des considérations aussi diverses que la proximité culturelle entre les parties prenantes ou la fameuse empathie, aujourd'hui si furieusement tendance...

 

La littérature académique nous invite à considérer que la faculté d'un individu, d'une organisation, d'une marque... à inspirer la confiance (le "trustworthiness" qui manque tant à la langue française) se situe à l'intersection de trois grands registres :

 

- Les compétences comme gage de crédibilité et de fiabilité, comme expression des capacités (cognitives, matérielles...) de l’autre partie à tenir la promesse et à faire face aux imprévus.

 

- L’intégrité qui renvoie à une posture morale qui garantit que l'autre tiendra ses promesses, aura un discours honnête, et se comportera de manière équitable.

 

- La bienveillance, qui renvoie à la mesure dans laquelle j'attribue à l’autre des intentions et des motifs tels qu’il se comporterait de manière conforme à mes intérêts si de nouvelles conditions devaient émerger, y compris si elles devaient ouvrir une occasion de comportement opportuniste qui lui serait profitable.

 

C'est sur la base de recueil de l'évaluation par les consommateurs de ces trois grands registres que nous avons procédé au diagnostic de la question de la confiance dans les enseignes de la grande distribution alimentaire (pour accéder au résultat de l'enquête, cliquer ici).

 

La recherche en marketing a par ailleurs mis en évidence la nature des enjeux qu'il y a pour les entreprises à bénéficier de la confiance de leurs clients.

 

Pour accéder au texte complet : cliquer ici

 


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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 17:05

Les Echos du 22 décembre 2011 publient une interview réalisée par Frederic Schaeffer dans laquel j'avance une partie de mes hypothèses concernant l'évolution du pouvoir d'achat des Français en 2012 et ses conséquences sur les comportements de consommation.

« Il n'y a pas de miracle à attendre du côté du revenu des ménages »

Les Français ont-ils raison de s'inquiéter pour leur pouvoir d'achat ?

Oui. Pour 2012, c'est très mal parti. Après des années de polémiques entre le pouvoir d'achat ressenti par les Français et le pouvoir d'achat mesuré par les économistes, 2012 risque de mettre tout le monde d'accord. Rapporté par ménage, le pouvoir d'achat pourrait reculer, ce qui n'a pas été le cas en 2009-2010. Du côté du revenu disponible, il n'y a pas de miracle à attendre : va se combiner une croissance économique, au mieux très molle, et la montée en puissance des mesures de rigueur annoncées, avec une hausse des impôts et une réduction des prestations sociales. Du côté des prix, la dynamique est plus incertaine. Certes, il va y avoir une petite hausse du taux réduit de TVA sur certains produits. Mais l'on observe actuellement un reflux du cours des matières premières énergétiques et alimentaires, qui pourrait jouer positivement dans les prochains mois. En revanche, l'histoire ne sera plus la même si les cours remontent, tirés par des pays émergents qui resteraient épargnés par la crise et si la dépréciation actuelle de l'euro se poursuivait, renchérissant le prix des produits importés. Le pouvoir d'achat serait alors sanctionné côté revenu et côté prix.

Les modes de consommation vont-ils changer ?

Les Français ont le sentiment de s'appauvrir depuis plusieurs années et ont déjà modifié leurs comportements. La tendance va se poursuivre. Cela passe par une sensibilité accrue aux prix et par des comportements d'arbitrage. Mais les marges de manoeuvre sont faibles. Car les dépenses contraintes (loyer, alimentation de base, essence, télécoms) ont tendance à s'accroître, tandis que beaucoup de Français cherchent à préserver au maximum les dépenses « plaisirs » (sorties, vacances...). L'essentiel des sacrifices va donc se faire dans les dépenses du quotidien, c'est-à-dire sur ce que l'on achète dans les supermarchés. Mais être obligé de se serrer la ceinture sur des produits de grande consommation est dévastateur sur le plan psychologique et renforce le sentiment de paupérisation. Reste à savoir si les Français vont puiser dans leur bas de laine pour maintenir un certain niveau de consommation, comme ils l'avaient fait en 2008. Aujourd'hui, l'anxiété est très forte et incite à l'épargne de précaution.

 

Dans ce contexte, le débat politique autour du « made in France » n'est-il pas vain ?

Si le critère prix l'emporte au moment de l'acte d'achat, les Français se déclarent de plus en plus sensibles à la qualité des produits. Ils prennent peu à peu conscience qu'acheter moins cher n'est pas forcément toujours avantageux. Le « made in France » peut donc avoir du potentiel. Mais encore faut-il que les Français bénéficient d'une contrepartie au fait d'acheter français. Il faut conclure un pacte entre les consommateurs et les industriels : au-delà de la localisation de la production, les produits doivent aussi correspondre à un engagement de qualité. Pourquoi ne pas étendre significativement la durée de la garantie sur les biens « made in France » ?

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 14:44

Le baromètre de la confiance a été créée par l'agence de communication Kuryo dans le cadre du lancement du Labo de la confiance. Sa conception et sa réalisation a été confiée à notre jeune structure L'ObSoCo. L'objectif est de mesurer - et de suivre l'évolution d'une année sur l'autre - du sentiment de défiance qu'expriment les consommateurs aux différents niveaux : relations interpersonnelles, rapport aux institution, relations aux entreprises. Le baromètre livre également une mesure de la confiance à l'égard des entreprises de 6 grands secteurs économiques : les banques, les constructeurs automobiles, les voyagistes, ainsi que trois secteurs du commerce de détail : la grande distribution alimentaire, les grandes enseignes du bricolage, et les grandes enseignes du commerce de l’habillement.

 

 

 

Le rapport est téléchargeable gratuitement sur le site de Labo de la confiance. Pour le télécharger : cliquer ici.

 

 

Synthèse :

 

 

Un climat de défiance généralisée


La défiance règne. A l’échelle des relations entre individus d’abord, avec 82 % des Français interrogés qui considèrent qu’ « il convient d’être prudent lorsque l’on a affaire aux autres ». A l’égard des institutions ensuite, 92 % des Français ne faisant pas confiance aux partis politiques, 82 % au gouvernement, 77 % aux médias… Vis-à-vis des entreprises enfin, tout du moins des « grandes » dont on se défie à 64 %. Les « petites entreprises », quant à elles, inspirent confiance à 77 % des Français. Décidément, aujourd’hui, small is beautiful…


Ce climat de défiance s’étend aux grandes entreprises des six secteurs étudiés dans le Baromètre.

 


Les banques décrochent la palme de la défiance alors que les enseignes du bricolage tirent leur épingle du jeu


Lorsque la confiance est appréhendée directement (réponse à la question «avez-vous confiance dans les entreprises de ce secteur d’activité », ce sont les banques qui décrochent la palme de la défiance (avec 74 % des répondants qui ne sont pas d’accord avec l’affirmation), talonnée d’assez près dans cette contre-performance par les voyagistes. Les grandes enseignes du bricolage constituent le seul secteur à bénéficier d’une (courte) majorité de Français leur faisant confiance !


Lorsque la confiance est mesurée indirectement au travers de ses composantes, ce sont les six secteurs qui apparaissent alors comme atteints par la défiance, avec le même classement que celui issu de la mesure directe.

 


Le doute sur le « juste prix » et la déception liée à la consommation plombent la confiance


C’est sur le registre des compétences pour exercer leur métier que les entreprises des 6 secteurs sont le mieux (ou le moins mal) notées. A l’inverse, c’est sur le caractère juste des prix pratiqués et sur le risque de déception associé à la consommation des produits des entreprises que la défiance est à son plus haut niveau.

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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 21:14

Vente Privée - Bercy 2

 

En 1999, dans The Experience Economy, Pine et Gilmore pronostiquaient que, d'ici peu, certaines enseignes feraient payer l'entrée dans leurs points de vente, tant l'expérience vécue par les clients serait valorisée par les clients.

 

Aujourd'hui, le monde de la distribution en magasin semble pris de panique devant l'essor du e-commerce. L'échantillon d'acteurs du commerce que nous avons interrogé durant l'été 2010 au sujet de leur représentation de ce que sera leur secteur en 2020 est significative (voir l'étude). En moyenne, les répondants estiment que le e-commerce aura alors atteint une part de marché s'élevant à 24 % de l'ensemble du commerce détail (rappelons qu'aujourd'hui cette part s'élève, au mieux, qu'à 5 %). Il est donc logique qu'ils soient à la recherche des moyens de convaincre les consommateurs de se lever de leur fauteuil pour se déplacer jusque dans les magasins. En quoi de plus simple en la matière que d'acheter leur présence ? Après Go Sport, c'est au tour de Bercy 2 (groupe Hammerson) d'avoir recours au site de vente évènementiel à succès Vente-privée.com pour attirer les consommateurs. L'offre est simple : l'achat d'un bon d'achat d'une valeur de 15 € sur le site donne un pouvoir d'achat de 30 € dans les boutiques du centre participant à l'opération.

 

On pressent que s'ils ne font pas preuve d'une plus grande imagination, les distributeurs du monde physique se seront ruinés à essayer de retenir leurs clients avant même 2020...

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 15:45

Ethicity, le cabinet spécialisé en développement et marketing durable, vient de publier les résultats de la dernière vague de son enquête, menée avec l'Ademe, sur les Français et la consommation responsable.

 

On retriendra en particulier, parmi les critères d'achat des produits respectueux de l'environnement, la montée des considérations en matière de santé (qui se classent désormais en première position) et de goûts et d'efficacité  alors que la préservation de la planète est en net recul depuis plusieurs années. Il se confirme que la consommation "responsable" est d'abord motivée par la recherche de bénéfices personnels...

 

Ces résultats témoignent aussi d'une forte appêtance pour des produits de qualité. Les produits de qualité sont généralement plus chers. Les consommateurs ont besoin d'assurances quant à la justification des écarts de prix par de réelles différences de qualité. Or, en la matière, le doute est de mise. Rappelons-nous que, selon les enquêtes du Crédoc, près de 3 consommateurs sur 4 estiment que les produits de grandes marques et les produits à marques de distributeur sont de qualité équivalente.L'enquête Ethicity nous apprend que 54 % des Français considèrent ne pas être sûr de la qualité des produits durables. 60 % déclarent qu'ils seraient davantage convaincus d'acheter davantage de produits durables s'ils avaient des preuves concrètes de leur meilleure qualité.

 

Voila qui nous confirme l'une des voies à emprunter pour réformer le modèle de consommation dans le sens de l'avènement d'une économie des effets utiles : améliorer le niveau d'information des consommateurs sur la qualité des produits au travers de la mise en place de dispositifs d'évaluation crédibles. Une telle démarche est d'ores et déjà engagée, mais elle se concentre sur l'évaluation des impacts environnementaux. C'est bien, mais c'est négliger le fait que, jusque là, les vertus des produits sur le plan environnental pour la plupart des consommateurs ne sont au mieux qu'un critère de choix de second rang. En informant les consommateurs sur la qualité des produits (inoccuité, durabilité, performances lors de l'usage, coût d'usage complet...), on table sur un ressort plus puissant des comportements de consommation pour tenter d'infléchir les formes de la concurrence sur les marchés et inciter les entreprises à investir davantage sur la qualité de leurs offres. Une étape essentielle vers la mise en oeuvre d'un modèle de croissance plus qualitatif que quantitatif.

 

Consulter la synthèse de l'enquête Ethicity.

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 22:17

En vue de l'émission Service Public (France Inter) du 8 mars dernier sur le thème "La vérité sur le pouvoir d'achat", j'ai rédigé la petite note que voici - qui reprend assez largement le contenu de la conférence au Café de la statistique du 8 juin 2010 sur le thème "Statistique et sentiment personnel". La voici.

 

 

Pouvoir d’achat, chômage, délinquance, sécurité nucléaire… Les Français semblent de plus en plus méfiants à l'égard des statistiques, et en particulier les statistiques publiques - dans lesquels ils ne se retrouvent pas. Comment interpréter ce décalage entre le mesurer et le perçu ? Les Français sont-ils de mauvaise foi ou bien victimes d’erreurs d'appréciation ? Les statistiques sont-elles manipulées à des fins politiques ou bien sont-ce les méthodologies utilisées qui seraient défaillantes ? Dans une société où tout doit être mesuré, évalué, comparé, ce conflit entre le statisticien et le citoyen revêt une importance considérable comme élément du débat sur le « vivre ensemble », tant celui-ci suppose un consensus sur des constats partagés.

 

Pour essayer d'y voir un peu plus clair sur cette question, penchons-nous sur la question du pouvoir d'achat. Au cours des années 2000, et en particulier après le passage à l’euros, un fossé s’est installé entre la perception que les Français avaient de l’évolution de leur pouvoir d’achat (qu’une large majorité estimaient en recul) et les statistique de l’INSEE qui mettaient en évidence la persistance d’une croissance – certes, lente – du revenu disponible des ménages. La mise en doute des statistiques a d’abord été engagée par une entreprise de la grande distribution (Leclerc), qui a mis en avant d’autres modes de calcul menant à des résultats plus proches du ressenti de ses clients. La question du pouvoir d’achat s’est trouvée au cœur de la campagne des présidentielles de 2007. Le candidat Sarkozy a alors clairement mis en doute la qualité de la statistique publique, donnant raison à la sagesse populaire. C’est dans ce contexte que le Conseil d’Analyse Economique a demandé à Robert Rochefort (alors directeur général du Crédoc) de plancher sur la question de la mesure du pouvoir d’achat. J’ai travaillé à ses côtés à ce rapport, qui a été remis à la ministre de l’Economie fin-2007[1]. A la suite de ce rapport, une commission a été formée pour suggérer la mise en place de nouveaux indicateurs.

 

Dans ce rapport, nous examinions trois sources possibles de l’écart entre la perception et la mesure : les biais de perception des consommateurs, le conflit « micro-macro », la défiance propre à notre époque.



Les biais de perception 


Les individus portent des lunettes différentes de celles des statisticiens lorsqu’ils appréhendent et interprètent la réalité à laquelle ils sont confrontés. S’agissant de l’inflation, ils ont tendance à généraliser ce qu’ils observent sur un tout petit nombre de prix, ceux des produits ou services achetés quotidiennement : produits alimentaires courants, essence, etc. – une petite dizaine de prix peut-être. Or au moment du passage à l’euro en 2000-2002 un certain nombre de ces prix ont effectivement dérapé, la grande distribution en particulier ayant alors quelque peu « poussé les étiquettes ». Cette tendance à la généralisation, cet effet de « halo » autour de quelques prix explique l’intérêt porté par les ménages à des démarches comme « le prix du caddie ». Dans le même esprit, nous sommes plus prompts à relever les hausses de prix que les baisses : la hausse du prix du petit noir au comptoir a davantage frappé l’opinion que la baisse du prix des ordinateurs, de même que l’épisode inflationniste de 2007-2008 par rapport à la baisse générale des prix intervenue en 2009-2010. 


Un autre biais de perception peut résulter d’une divergence d’évolution entre « la capacité à acheter » d’une part, « l’appétence pour la consommation » d’autre part. Si la seconde croît plus vite que la première, on a le sentiment de s’appauvrir. Or les années dont nous parlons ont été marquées par l’arrivée massive sur le marché de nouveaux produits issus des nouvelles technologies de l’information et de la communication : téléphones portables, écrans plats, ordinateurs… Pour satisfaire rapidement leurs envies par rapport à ces nouveaux produits, certains ont dû réduire d’autres parties de leur consommation, parfois même leur budget alimentaire courant, et ont eu le sentiment d’une diminution de leur pouvoir d’achat.

 

Relève également du biais de perception le refus d’inclure les « dépenses contraintes » dans sa propre consommation. Pour les statisticiens, la consommation englobe l’ensemble les dépenses ordinaires du ménage. Les ménages, quand ils considèrent l’évolution de leur pouvoir d’achat, font plutôt référence aux dépenses pour « ce qui fait plaisir », en excluant les dépenses contraintes comme le loyer, le remboursement des emprunts, voire les produits alimentaires ou l’essence de la voiture. Or, des études ultérieures l’ont montré, la part des dépenses contraintes dans le budget des ménages ont connu une vive croissance.

 

 

Le conflit micro-macro


Alors que l’INSEE travaille dans une perspective macro-économique et considère l’ensemble des ménages comme un seul « secteur institutionnel » de la Comptabilité nationale, les consommateurs pensent de manière individuelle. Une source très importante de l’écart entre les deux points de vue réside dans les effets d’agrégation.


Le plus simple d’entre eux est l’effet taille : le « gâteau » consommation peut bien augmenter, si le nombre des consommateurs augmente aussi, la part de chacun pourra stagner, voire diminuer.  Il faut donc diviser l’agrégat par le nombre de ménages, ou le nombre de personnes, ou mieux le nombre « d’unités de consommation ». C’est ce que font de plus en plus les statisticiens, ce qui d’ailleurs n’empêche pas l’évolution du revenu unitaire de rester positive.


Intervient aussi la manière de répartir le « gâteau » : si un convive particulièrement avide en prend une part de plus en plus grande, un grand nombre d’autres convives constateront une diminution, même si la taille totale augmente. Cela renvoie aux « effets de structure » de la population étudiée : ainsi, le revenu moyen des ouvriers augmente au fil du temps, parce que la population des ouvriers compte de plus en plus d’ouvriers qualifiés, sans que nécessairement le revenu de chaque ouvrier ait effectivement progressé. Même remarque sur le revenu des retraités considérés dans leur ensemble : le jeunes retraités sont globalement plus riches que leurs ainés, ce qui conduit l’observation d’une progression du pouvoir d’achat des retraités plus rapide que le rythme auquel progresse la pension de chacun. La résolution des conflits de type « micro-macro » appelle des statistiques de plus en plus finement décomposées, ce qui nécessite des méthodes de collecte et de traitement appropriées, certainement plus coûteuses.


 

La défiance propre à notre époque 


Dans les sondages d’opinion, les indicateurs témoignant de l’installation d’un climat de défiance ont décollé. Ce phénomène est particulièrement accentué en France ; la défiance s’exerce surtout par rapport à tout ce qui « vient du haut » (sous-entendu de la société) et par rapport à ce qui est « abstrait ». Le corps politique (le gouvernement, les partis politiques) est particulièrement touchés, mais aussi les grandes entreprises. A l’inverse, le maire, le petit commerçant… disposent d’un certain capital de confiance.


La statistique officielle relève de ces deux catégories : elle vient d’en haut et est particulièrement abstraite. Le soupçon de « manipulation » s’exprime. Et si les données ne sont pas nécessairement « malhonnête », elles échouent à prendre en compte ce qui compte vraiment pour les vrais gens. Les « gens d’en haut » vivant dans un « autre monde » construisent des outils adaptés à leur monde. Dans la campagne publicitaire par laquelle Leclerc avait fait la promotion de son approche alternative pouvoir d’achat, les affiches avait représenté un milliardaire avec piscine et cigare, et un chien attachés à sa niche sur la lune…

 

Plus généralement, il est possible d’établir un lien entre cette remise en cause des statistiques publiques et l’émergence d’une « société de personnes » se substituant à la « société de masse ».


 

Asseoir la statistique publique sur de nouvelles conventions ?


La statistique est un produit de la « modernité » et en particulier des Lumières, pénétrées de l’idée de rationalité : tout est mesurable, explicable par des chiffres y compris l’économie, on peut tout mettre en équation. Et la mesure devient le guide de l’action, elle permet une maîtrise sur les choses, sur la nature, puis aussi sur la société. Réguler par des mesures est un aboutissement de ce « rêve prométhéen ».  Dans cette vision, on peut dire que la statistique publique traditionnelle est un produit du « programme institutionnel » d’une société dans laquelle le social transcende l’individu.


La société de personnes s’oppose à ce programme par l’hyper-individualisation. Chaque individu se conçoit comme un être singulier, non comme le produit d’un milieu. Ses choix sont essentiellement individuels. Il ne peut se reconnaître dans un miroir qui lui renvoie de lui-même l’image d’un « mouton dans un troupeau ». Certes c’est un individu social, et sociable : mais il s’agit d’une sociabilité choisie, d’une mosaïque de réseaux variables dans le temps. Les collectifs qu’elle forme sont à géométrie variable, les appartenances sont choisies et peuvent être remises en cause : on est loin des assignations fixes à des postes de nomenclatures rigides. C’est pourquoi, même quand la statistique se désagrège, elle le fait en utilisant des segmentations étrangères à celles que vivent les individus.


Par ailleurs la raison a reculé, elle a perdu son monopole, et cela se traduit par une crise de la notion de progrès. Les gens ne pensent plus que l’avenir de leurs enfants sera meilleur que ce qu’ils ont connu grâce au progrès technique ou social : au contraire, ils manifestent une énorme crainte de l’avenir, convaincus que demain sera moins positif qu’aujourd’hui. Le recul de la raison et de l’idée de progrès réhabilite les affects, les émotions, la sensation. Toutes choses qui sont absentes de l’esprit de la statistique publique, et qu’elle ne sait pas bien saisir. Les sondages d’opinion le savent un peu mieux.


Peut-être est-il temps pour la statistique d’évoluer dans ses fondements, dans son épistémologie. Comment on mesure : cela est, et restera un problème technique. Mais qu’est-ce qu’on mesure ? Peut-on continuer à le définir à l’aide de catégories dépassées, pures conventions sociales d’un temps révolu ? Le président de la République a mis en place la commission Stiglitz pour ré-examiner la pertinence de l’indicateur PIB – produit intérieur brut. Et celle-ci a ouvert la boîte de Pandore de la subjectivité en consacrant un chapitre de son rapport aux mesures du « bien-être », notion floue s’il en est, et qui pourtant fait l’objet d’une demande sociale de mesure incontestable. Les recommandations pour avancer sur la mesure de cette notion complexe avancent une multiplicité d’indicateurs, et de façons de les combiner ou de les synthétiser.


Faire « du multicritères à dimensions subjectives sur des objets flous », cela peut paraître une gageure, mais n’est-ce pas le défi que doit relever la statistique pour retrouver une légitimité ?

 




[1] Moati Ph., Rocherfort R., Mesurer le pouvoir d’achat, Rapport du Conseil d’Analyse Economique, n° 73, La Documentation Française, Paris, 2008.

 

 

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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 17:12

L'agence conseil en développement durable AGOODFORGOOD a accompagné Carrefour Market dans le test d'un distributeur automatique de produits d'entretien écologiques dans un magasin de la région PACA. Ci-dessous, le texte du communiqué de presse qui détaille cette initiative intéressante, qui s'inscrit dans la perspective de l'économie des effets utiles.


 

"Une machine de distribution automatique de produits d’entretien écologiques certifiés Ecocert est testée depuis Février 2011 par l’enseigne CARREFOUR MARKET en région Provence-Alpes-Côte d’Azur.


Cette machine innovante, conçue par l’ingénieur Xavier Masselin, permet aux consommateurs de réutiliser les flacons vides pour les remplir de liquide détergent en un seul geste, à la fois écologique et économique. Le Grenelle de l’Environnement a fait de la réduction des déchets un pilier de son second volet: réduction de la production d’ordure ménagère de 5kg/ par an et par personne, recyclage de 75% des déchets ménagers en 2012 …


L’agence conseil en développement durable AGOODFORGOOD® a identifié les attentes des clients des grandes surfaces en matière d’emballages et de déchets et a mis en oeuvre le projet auprès de CARREFOUR MARKET.

 

La conscience des contraintes liées aux emballages l’emporte de plus en plus nettement sur les avantages perçus. Ainsi, le critère « c’est envahissant ; il y en a partout » est devenu le premier critère d’appréciation des emballages en 2010. De plus, 90% des Français considèrent que la crise représente une occasion de revoir leurs comportements de consommation. Ils soulignent cependant que la réduction des emballages ne doit pas remettre en cause leur confort d’utilisation et leur sécurité et doit aussi se traduire dans le prix du produit en le diminuant d’autant.
 

 

L’éco-distributeur est une réponse de CARREFOUR MARKET à cette attente des consommateurs. Il présente une sécurité et une hygiène d’utilisation totales grâce à un système breveté ; il propose une réduction du prix consommateur au litre de plus de 15% par rapport au produit identique emballé ; il permet une division par 15 au moins de la quantité d’emballages et une économie de 10 tonnes de CO² par éco-distributeur chaque année (source Ademe). 

 

CARREFOUR MARKET est l’enseigne de supermarchés nouvelle génération du Groupe Carrefour. L’enseigne compte plus de 1000 supermarchés et se positionne comme un acteur majeur de la distribution en moyennes surfaces en France.
 

 

AGOODFORGOOD® est une agence conseil en développement durable, créée en 2005. Elle est spécialisée dans les produits de grande consommation et dans les enjeux de distribution. Elle intervient en stratégie, labellisation et conception de produits et de services.
Contact – Bernard Ollié – presse@agoodforgood.org – +33(0)608729988"

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15 décembre 2010 3 15 /12 /décembre /2010 14:43

Dans le prolongement de l'émission Service Public (France Inter) de ce matin (podcaster), quelques éléments pour aller plus loin.

 

"Cette question semble avant tout  relever du domaine individuel, ne serait-ce que parce  que chacun à sa manière à soi de définir le bonheur. Nous devrions être capables d’évaluer le plaisir ou l’utilité que nous retirons de notre consommation. Si nous nous comportons comme l’homo oeconimicus rationnel des économistes, nous devons cesser de consommer toujours plus à mesure que l’utilité que nous en tirons ne suffit plus à compenser la peine que nous nous donnons à gagner l’argent nécessaire pour acheter. Et pourtant… La question du lien entre la consommation et le « bonheur », depuis une quinzaine d’années, est l’objet de travaux scientifiques, de la part de psychologues mais aussi d’économistes, qui parviennent à des résultats étonnants…


Le constat

Au départ, il  y a ce  "paradoxe du bonheur" mis en évidence de façon empirique pour la première fois, par l’économiste Richard Easterlin au milieu des années 1970 : l'accroissement de la richesse n'entraîne pas nécessairement celui du bonheur des populations. Le constat d'Easterlin a été depuis maintes fois reproduit, à partir d'autres sources, pour d'autres périodes et pour d'autres pays. Plus précisément, la littérature a fait émerger trois faits stylisés :

- dans un pays donné, à un moment donné, il existe bien une corrélation robuste entre le niveau de revenu des individus et le sentiment subjectif de bonheur : les individus les plus riches se déclarent, en moyenne, plus heureux que les plus pauvres ;

- en comparaison internationale, la relation entre revenu et bonheur  est très imparfaite : les pays pauvres (au moins au-delà d'un certain seuil de revenu par habitant) ne sont pas systématiquement moins heureux que les pays riches ;

- la progression à moyen et long terme du revenu d'une même population ou d'un même panel d'individus ne s'accompagne pas d'une élévation du sentiment de bonheur[1].

Ces constats empiriques sont, bien sûr, sujets à discussion. Tout d’abord, ils ne doivent pas conduire à remettre en cause les aspirations des plus défavorisés à disposer de plus de pouvoir d’achat. Une étude récente de l’INSEE[2] montre clairement, pour la France d’aujourd’hui, que les populations à faible revenu sont nettement désavantagées sur la plupart des dimensions associées à la « qualité de vie » (les conditions de vie matérielles, bien sûr, mais aussi la santé, l’éducation, les contacts avec les autres…).  Ensuite, quelle valeur accorder à l'auto-évaluation par les personnes interrogées de leur niveau de "bonheur" au travers de réponses à une question fermée ? L'échelle du sentiment de bonheur dans ces enquêtes étant limitée et fixe (généralement une échelle à 4, 7 ou 10 niveaux), alors que la croissance du revenu n'est pas bornée, il est sans doute partiellement normal que la croissance du sentiment de bonheur ne soit pas parallèle à la croissance du revenu...


Les résultats obtenus sont cependant suffisamment forts et récurrents pour conduire à une remise en cause d'un postulat souvent implicite de l’analyse économique : l'assimilation de la croissance de la consommation et de celle du bien-être. Les travaux des psychologues vont dans le même sens[3] : les individus les plus « accros » à la consommation ne sont pas les plus heureux. Au contraire… ils affichent davantage de symptômes d’anxiété, sont soumis à un risque plus grand de dépression, consomment davantage d’alcool et de tranquillisants… Bref, ce serait surtout les gens « malheureux » qui tenteraient de trouver une échappatoire (illusoire) dans la consommation.

La mise en lumière du paradoxe du bonheur a été au point de départ d'un axe de recherche en plein développement cherchant à en expliciter les dessous et à mettre en lumière les déterminants du sentiment de bonheur.

 

Les explications

Deux mécanismes principaux ont été mis en avant pour rendre compte du paradoxe du bonheur.


L’effet d’adaptation

Le premier, qualifié de mécanisme d'adaptation, renvoie à l’idée que le gain d'utilité provoqué par un surcroît de consommation est éphémère. Il est destiné à s'estomper avec le temps alors que cette consommation s'intègre à la normalité. L'utilité associée à une nouvelle consommation serait en quelque sorte "consumée" par l'usage, rongée par sa banalisation. A la frustration suscitée par l'envie de ce qu'on n’a pas, succède la déception de l'avoir enfin. La fameuse oscillation entre la souffrance et l’ennui de Schopenhauer…


La conséquence de ce mécanisme d'adaptation est que la persistance d'un surcroît d'utilité exige une croissance continue de la consommation. Le contenu croissant en technologie des biens consommés par les ménages, qui les condamne à une obsolescence rapide, ainsi que la généralisation des phénomènes de modes, tendent à accélérer ce processus de « consumation » de l'utilité et constituent un moteur supplémentaire de la fuite en avant dans la consommation pour contrebalancer l'inévitable déception et tenter de maintenir un niveau de bien-être constant.

 

L’effet de comparaison

Le second mécanisme à la base du paradoxe du bonheur résiderait dans la dimension sociale de la consommation. L'utilité tirée de la consommation d'un bien ou d'un service dépendrait autant du niveau absolu de cette consommation que de son niveau relatif, par rapport à l'ensemble de la population ou par rapport à un groupe social de référence ou d'appartenance. On retrouve ici l'idée ancienne du caractère ostentatoire de certaines consommations. La consommation des populations les plus riches produirait des externalités négatives vis-à-vis des plus pauvres en provocant l'élévation de leurs aspirations en termes de niveau de revenu. Symétriquement, en accédant progressivement aux consommations jusque-là réservées aux plus riches, les populations les moins aisées réduiraient pour les premiers l'utilité qui leur était associée. Comme l'écrit Binswanger [2006], "afficher son statut par la consommation ostentatoire est un processus dynamique dans lequel des efforts continuels sont requis pour simplement maintenir le statut actuel dans le futur" (p. 3). Cette idée d'une utilité de la consommation qui se nourrirait d'une logique de distinction se trouve aujourd'hui contestée par certains sociologues qui mettent en avant la complexification de la stratification sociale et la montée d'une consommation individualiste et hédoniste. Par exemple, la vitesse à laquelle se diffusent aujourd'hui les nouveaux biens remet en cause une approche sociale de la consommation fondée principalement sur les classes de revenus. Il n'en demeure pas moins que le fait de ne pouvoir accéder aux mêmes niveaux de qualité est source de nouvelles déceptions alors que rester en marge d'un processus de diffusion rapide est générateur de frustrations.


Si la croissance de la consommation ne suffit à assurer l’amélioration du bien-être de la population, quelles autres dimensions conviendrait-il de prendre pour cible des politiques publiques ? La littérature sur le bonheur s'est attachée à mettre en évidence les déterminants du sentiment subjectif de bien-être.

 

Qu’est-ce qui rend réellement heureux ?

Le caractère déceptif de la consommation ne toucherait pas avec la même intensité l'ensemble des biens et services, mais serait variable selon le degré d'exposition de ces derniers aux mécanismes d'adaptation et de comparaison. L’intensité du sentiment de bonheur serait ainsi moins liée au niveau de la consommation qu’à sa composition.


Certaines consommations rendent plus heureux que d’autres…

Selon A. Hirschman [1983], l'adaptation serait particulièrement forte pour ce qui concerne la consommation de biens durables, victimes de la banalisation de leur usage une fois passée l'excitation de l'achat, du déballage et de la mise en route. L'intuition d'Hirschman est sans doute particulièrement pertinente dans le contexte de "l'après 30 glorieuses" dans lequel l'acquisition d'une grande part des biens durables est entrée dans une optique de renouvellement, permettant d'entretenir un confort matériel d'ores et déjà acquis pour l'essentiel. D'où, sans doute, l’engouement pour les nouveaux biens d'équipement issus des nouvelles technologies,  associés à un réveil de l’excitation associé à l’achat. Mais, là aussi, le soufflet du plaisir est susceptible de retomber bien vite. Nombre de ces nouveaux produits répondent (plus efficacement, avec des fonctionnalités supplémentaires) à des fonctions ou des unités de besoin qui étaient déjà satisfaites au moyen de biens d'équipement préexistants (le lecteur de DVD vs le magnétoscope, le lecteur MP3 vs le baladeur à cassettes...). En outre, la pleine jouissance de ces nouveaux équipements requiert bien souvent l'apprentissage, quelquefois long et complexe, de leur usage et ainsi que du temps disponible pour les utiliser. Il y a là aussi des gisements potentiels de déception.


Scitovsky [1976] a proposé d'opérer une distinction entre confort et plaisir. Certaines consommations visent principalement à réduire un sentiment de gêne ou de manque (l'alimentation face à la faim, les vêtements face au froid...), alors que d'autres font vivre des sensations ou des émotions (la cuisine recherchée, les produits culturels...). Les premières, particulièrement sensibles au mécanisme d'adaptation, seraient déceptives, alors que les secondes auraient un effet plus durable sur le bien-être. L’intuition de Scitovsky semble aujourd’hui trouver un certain écho dans l’essor du marché des biens et services producteurs d’ « expériences » (le home-cinéma, les produits alimentaires du terroir, les loisirs créatifs, les parcs d’attraction, les restaurants à thème…).


Hirsch [1976] et Frank [1985] mettent en avant la distinction entre les biens ostentatoires  et les autres, les premiers échouant à contribuer durablement au bonheur d'individus engagés dans une escalade de consommation stérile.

 

Le bonheur est ailleurs

Comme le laisse percevoir la thèse de Scitovski, les déterminants du sentiment de bonheur ne résident pas exclusivement dans la nature de la consommation marchande. L'économie du bonheur s'est ainsi attachée à mettre en évidence, au moyen de régressions économétriques sur données d'enquête, différents registres interférant avec la manière dont les individus évaluent l'existence qu'ils mènent. Les principaux registres mis en évidence de manière récurrente portent sur la santé, le fait de disposer d'un emploi, l'épanouissement au travail, le sentiment de sécurité, la vie de famille (le fait de vivre en couple, d'avoir des enfants), le réseau de sociabilité, la confiance que l’on peut accorder aux autres, le temps disponible pour les loisirs... mais aussi l'adhésion à des valeurs, le fait de se fixer des objectifs à atteindre... Ces différents registres, qui échappent largement à la consommation, auraient la faculté d'exercer un effet durable sur le sentiment de bonheur. Or, l’enchaînement « travailleur plus, pour gagner plus »… pour consommer plus ! peut avoir pour contrepartie, à l’échelle individuelle, de réduire le temps de loisir, d’augmenter le stress au travail… bref de sacrifier certains des registres dont les effets sur le sentiment de bonheur sont plus durables que la consommation. A l’échelle collective, l’organisation sociale qui s’est construite autour de du capitalisme contemporain, au travers par exemple de l’injonction à la mobilité professionnelle (y compris géographique), de l’augmentation de l’insécurité économique, de la promotion des valeurs de compétition… a généré une dégradation de la situation sur un certain nombre de registres « porteurs » qui a pu contrebalance les gains éventuels associés à davantage de consommation.

 

La limite d’un modèle ?

Peut-être aussi faut-il pointer les conséquences d’un certain marketing et, plus généralement d’un fonctionnement des marchés de consommation plus porté sur la stimulation de l’envie d’acheter que réellement soucieux d’apporter aux individus une consommation « utile » (quel que soit le contenu que chacun veut mettre dans ce terme).

Les chercheurs en marketing distinguent judicieusement deux sources d’utilité associées à l’acte de consommation. La première est contenue dans les biens et services achetés et extraite au cours de leur consommation, dans leur usage ; elle est directement issue des « effets utiles » de toutes sortes de ce que nous consommons. La seconde, qualifiée d’utilité transactionnelle, est tirée de l’acte d’achat lui-même, au moment de la transaction. Pour inciter à l’achat, les « vendeurs » (producteurs et distributeurs) exploitent ces deux sources d’utilité. Elles ne sont pourtant vraisemblablement pas équivalentes sur le plan de la contribution au bonheur des consommateurs.  On peut faire l’hypothèse que l’utilité transactionnelle ne génère qu’un supplément de bonheur à la fois limité et éphémère. Pire, elle peut conduire à une consommation déceptive. Pour le comprendre, précisons la manière dont se construit l’utilité transactionnelle. Il s’agit donc de l’utilité retirée du simple fait d’acheter, à la limite indépendamment de l’utilité attendue de la consommation de ce qui est acquis. Les « vendeurs » activent deux leviers principaux de création d’utilité transactionnelle. La premier est le registre de la « bonne affaire » : soldes, promotions, ventes flash, ventes privées… La bonne affaire incite à acheter à un moment non planifié un article non anticipé. Elle crée la satisfaction d’avoir « acheter malin », d’avoir le sentiment de faire des économies… mais peut créer la déception d’avoir acheté ce dont on n’avait pas vraiment besoin, d’avoir opté pour un modèle ne correspondant pas exactement à l’usage recherché… Le second levier consiste à développement la dimension expérientielle de l’acte d’achat, à créer par l’aménagement du point de vente, la mise en valeur des produits… les conditions psychologiques d’un « achat plaisir » au cours duquel la rationalité économique du consommateur (évaluation des produits et des prix, comparaison des offres concurrentes…) est désamorcée au profit d’un achat d’impulsion, d’un « fun shopping ». La déception de se retrouver avec un produit finalement peu « utile », éventuellement acheté trop cher, peut se doubler de la culpabilité d’avoir céder à l’impulsion et d’avoir engagé une dépense non planifiée.


Dans le capitalisme contemporain, davantage porté sur l’achat que sur la consommation, l’utilité transactionnelle est particulièrement travaillée par les vendeurs. Le développement du marketing sensoriel et expérientiel se conjugue aux effets plus immédiats de la surenchère en matière de promotions en tous genres pour renforcer l’efficacité sur cette manière de stimuler l’envie. Avec pour effet collatéral le renforcement de la dimension déceptive de la consommation.


De tout cela, il semble que les consommateurs en soient de plus en plus conscients, même si c’est souvent de manière confuse. L’observation des comportements de consommation se conjuguent aux résultats d’enquêtes récentes pour indiquer la présence d’une fissure, de l’amorce d’une certaine prise de distance par rapport au modèle de consommation actuel. Cette prise de distance est encouragée par le renouveau du discours sur les « dégâts du progrès », avec en particulier l’avancée de la prise de conscience des conséquences environnementales de notre modèle de consommation. Si pour une avant-garde militante, cette prise de distance est clairement formulée, s’appuie sur un discours critique, et s’accompagne souvent de l’idée de consommer moins, la grande majorité de la population ne semble pas disposer à tourner la page de l’hyperconsommation. Elle aspire simplement à « consommer autrement », à « consommer mieux ». Elle envoie ainsi un message important aux « vendeurs » : l’urgence de s’atteler à la construction d’un modèle de consommation qui ne vise pas seulement à écouler des marchandises, mais qui se soucie d’abord de contribuer au bien-être de chacun.

 

Philippe Moati

www.philippe-moati.com

 

 

 

Pour aller plus loin :

ALBOUY V., GODEFROY P., LOLLIVIER S. [2010], “Une mesure de la qualité de vie”, in INSEE, France, Portrait social, pp. 99-114.

KASSER T. [2002], The High Price of Materialism, Bradford Book, MIT Press, London, Cambridge.

LAYARD R. [2007],  Le prix du bonheur. Leçons d'une science nouvelle, Armand Collin, Paris.

STIGLITZ J.E., SEN A., FITOUSSI J.-P.  [2009], Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social, Ministère de l’économie, de l’industrie et de l’emploi.

La vidéo de ma conférence sur le sujet, donnée en 2008 dans le cadre de l’université d’été de GS1.



[1] Dans le cas de la France, l'indice de satisfaction à l'égard de la vie menée élaboré par la Commission européenne s'établissait à 2,9 en 1973, l'année de sa mise en place, soit quasiment le même niveau que celui relevé fin 2005. Entre temps, la consommation des ménages a quasiment doublé en volume.

[2] Albouy et al. [2010].

[3] Voir en particulier les travaux de Tim Kasser [2002].

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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 16:52

J'ai eu le plaisir d'être par les organisateur du Café de la Statistique a plancher le 8 juin 2010 sur ce thème ô combien délicat, que j'avais eu l'occasion de rencontrer lors de la rédaction du rapport CAE écrit avec Robert Rochefort sur la mesure du pouvoir d'achat. Je garde un excellent souvenir de ce "café", de la gentillesse des organisateurs et de la qualité des échanges qui ont suivi mon intervention. Un excellent compte rendu de la séance a été rédigé, que vous trouverez in extenso ci-dessous.

 

Si vous préférez un format PDF, le fichier est téléchargeable sur le site de la Société Française de Statistique à l'adresse suivante : http://www.sfds.asso.fr/ressource.php?fct=ddoc&i=733. L'occasion de consulter les archives des comptes rendus des séances du Café de la Statistique.

 

 

De plus en plus souvent, les médias confrontent une statistique publiée au sentiment personnel de "témoins" individuels. C'est généralement pour souligner un décalage, ou une opposition entre les deux. Qu'il s'agisse de prix à la consommation, ou d'évolution des inégalités, on voit l'opinion savante et l'opinion générale diverger de façon croissante.
Est-ce nouveau ? Est-ce inquiétant ? Que faire pour y remédier ?

 

Invité :
Philippe Moati
Professeur à l’université Paris Diderot
Directeur de recherches au CREDOC

 

 

Exposé introductif :


L’intervenant explique tout d’abord comment il a été amené à s’intéresser au sujet. Il y a trois ans, le Conseil d’analyse économique a demandé à Robert Rochefort, alors directeur du CREDOC, et à lui-même un rapport pour éclairer la question : « Pourquoi les Français ne se reconnaissent-ils pas dans les statistiques officielles sur leur pouvoir d’achat ?». En effet, ces statistiques étaient de plus en effet, au domaine du pouvoir d’achat, mais existe quand il s’agit des données sur le chômage, la
délinquance, la sûreté nucléaire…


1° Le cas du pouvoir d’achat


En 2007, les chiffres de l’Insee indiquaient pour les années récentes une croissance moyenne lente du pouvoir d’achat des ménages français, alors que les enquêtes d’opinion, depuis le milieu des années 2000, témoignaient d’un sentiment subjectif d’appauvrissement. C’est donc le rapport entre la croissance des revenus (numérateur) et la croissance des prix (dénominateur) qui faisait l’objet d’un conflit d’interprétation. Le débat public s’est focalisé sur la mise en doute de l’indice des prix.
 

 

Depuis 2000-2002, un écart important et persistant s’est creusé entre l’inflation mesurée par cet indice et l’inflation perçue par l’opinion, selon les sondages de l’Insee lui-même (cf. graphique en annexe). Ultérieurement il est apparu que l’interprétation du numérateur pouvait aussi être problématique. On peut envisager trois sources possibles de cet écart perception-mesure : les biais de perception des consommateurs, le conflit « micro-macro », la défiance propre à notre époque.
 

 

Biais de perception : les ménages ont d’autres lunettes que les statisticiens pour constater et interpréter la réalité à laquelle ils sont confrontés. S’agissant de l’inflation, ils ont tendance à généraliser ce qu’ils observent sur un tout petit nombre de prix, ceux des produits ou services qu’ils achètent quotidiennement : produits alimentaires courants, essence, etc. – une petite dizaine de prix peut-être. Or au moment du passage à l’euro en 2000-2002 un certain nombre de ces prix ont dérapé, la grande distribution en particulier ayant alors quelque peu « poussé les étiquettes ». Cette tendance à la généralisation, cet effet de « halo » autour de quelques prix, explique l’intérêt porté par les ménages à des démarches comme « le prix du caddie » ; à la limite elle peut s’accompagner d’une part de mauvaise foi empêchant de reconnaître les baisses de prix. Un autre biais de perception peut résulter d’une divergence d’évolution entre « la capacité à acheter » d’une part, « l’appétence pour la consommation » d’autre part. Si la seconde croît plus vite que la première, on a le sentiment de s’appauvrir. Or les années dont nous parlons ont été marquées par l’arrivée massive sur le marché de nouveaux produits issus des nouvelles technologies de l’information et de la communication : téléphones portables, écrans plats, ordinateurs… Pour satisfaire rapidement leurs envies par rapport à ces nouveaux produits, certains ont dû réduire d’autres parties de leur consommation, parfois même leur budget alimentaire courant, et ont eu le sentiment d’une diminution de leur pouvoir d’achat. Relève également du biais de perception le refus d’inclure les « dépenses contraintes » dans sa propre consommation. Pour les statisticiens, la consommation contient quasiment toutes les dépenses ordinaires du ménage. Les ménages, quand ils parlent de leurs « achats », font plutôt référence aux dépenses qu’ils consentent pour « ce qui fait plaisir », en excluant les dépenses contraintes comme le loyer, le remboursement des emprunts, voire les produits alimentaires ou l’essence de la voiture. Or, des études ultérieures l’ont montré, la part des dépenses contraintes dans le budget des ménages a connu une croissance vive en 2007-2008.
 

 

Conflit micro-macro : alors que l’INSEE travaille dans une perspective macro-économique et considère l’ensemble des ménages comme un seul « secteur institutionnel » de la comptabilité nationale, les consommateurs pensent de manière individuelle. Une source très importante de l’écart entre les deux points de vue réside dans les effets d’agrégation. Le plus simple d’entre eux est l’effet taille : le « gâteau » consommation peut bien augmenter, si le nombre des consommateurs augmente aussi, la part de chacun pourra stagner, voire diminuer. Il faut donc diviser l’agrégat par le nombre de ménages, ou le nombre de personnes, ou mieux le nombre « d’unités de consommation ». C’est ce que font de plus en plus les statisticiens, ce qui d’ailleurs n’empêche pas l’évolution du revenu unitaire de rester positive. Intervient aussi la manière de répartir le « gâteau » : si un convive particulièrement avide en prend une part de plus en plus grande, un grand nombre d’autres convives constateront une diminution, même si la taille totale augmente. Cela renvoie aux « effets de structure » de la population étudiée : ainsi, le revenu moyen des ouvriers augmente au fil du temps, parce que la population des ouvriers compte de plus en plus d’ouvriers qualifiés, sans que nécessairement le revenu moyen augmente dans chaque catégorie, qualifiés et non qualifiés. Même remarque sur le revenu des retraités considérés dans leur ensemble. La résolution des conflits de type « micro-macro » appelle des statistiques de plus en plus finement décomposées, ce qui nécessite des méthodes de collecte et de traitement appropriées, certainement plus coûteuses.
 

 

Défiance propre à notre époque : dans les sondages d’opinion, les indicateurs de défiance ont décollé. Ce phénomène est particulièrement accentué en France ; la défiance s’exerce surtout par rapport à tout ce qui « vient du haut » (sous-entendu : du haut de la société) et par rapport à ce qui est « abstrait ». La statistique officielle relève de ces deux catégories. Le soupçon de « manipulation » s’exprime. Les « gens d’en haut » vivant dans un « autre monde » construisent des outils adaptés à leur monde. Dans la campagne publicitaire – évoquée plus haut - de défiance par rapport aux statistiques du pouvoir d’achat, le caricaturiste avait représenté un milliardaire avec piscine et cigare, et un cosmonaute sur la lune…

 

 

2° Considérations générales


Philippe Moati suggère la possibilité d’un lien entre cette remise en cause des statistiques publiques et l’émergence d’une « société de personnes » se substituant à la « société de masse ».
 

 

Il rappelle que la statistique est un produit de la « modernité » et en particulier des Lumières, pénétrées de l’idée de rationalité : tout est mesurable, explicable par des chiffres y compris l’économie, on peut tout mettre en équation. Et la mesure devient le guide de l’action, elle permet une maîtrise sur les choses, sur la nature, puis aussi sur la société. Réguler par des mesures est un aboutissement de ce « rêve prométhéen ». Dans cette vision, on peut dire que la statistique publique traditionnelle est un produit du « programme institutionnel » d’une société dans laquelle le social transcende l’individu.


La société de personnes s’oppose à ce programme par son hyper-individualisation. Chaque individu se conçoit comme un être singulier, non comme le produit d’un milieu. Ses choix sont essentiellement individuels. Il ne peut se reconnaître dans un miroir qui lui renvoie de lui-même l’image d’un « mouton dans un troupeau ». Certes c’est un individu social, et sociable : mais il s’agit d’une sociabilité choisie, d’une mosaïque de réseaux variables dans le temps. Les collectifs qu’elle forme sont à géométrie variable, les appartenances sont choisies et peuvent être remises en cause : on est loin des assignations fixes à des postes de nomenclatures rigides. C’est pourquoi, même quand la statistique se désagrège, elle le fait en utilisant des segmentations étrangères à celles des individus. 

 

Par ailleurs la raison a reculé, elle a perdu son monopole, et cela se traduit par une crise de la notion de progrès. Les gens ne pensent plus que l’avenir de leurs enfants sera meilleur que ce qu’ils ont connu grâce au progrès technique ou social : au contraire, ils manifestent leur crainte de l’avenir, convaincus que demain sera moins positif qu’aujourd’hui. Le recul de la raison et de l’idée de progrès réhabilite les affects, les émotions, la sensation. Toutes choses qui sont absentes de l’esprit de la statistique publique, et qu’elle ne sait pas bien saisir. Les sondages d’opinion le savent un peu mieux.


Peut-être est-il temps pour la statistique d’évoluer dans ses fondements, dans son épistémologie. Comment on mesure : cela est, et restera un problème technique. Mais qu’est-ce qu’on mesure ? Peut-on continuer à le définir à l’aide de catégories dépassées, pures conventions sociales d’un
temps révolu ? Au moment de la campagne présidentielle de 2007, les deux candidats ont donné raison à l’opinion contre les statisticiens sur la question du pouvoir d’achat. On peut y voir du pur électoralisme. Mais le président de la République a créé ensuite la commission Stiglitz pour réexaminer la pertinence de l’indicateur PIB – produit intérieur brut. Et la commission a ouvert la boîte de Pandore de la subjectivité en consacrant un chapitre de son rapport aux mesures du « bien-être », notion floue s’il en est, et qui pourtant fait l’objet d’une demande sociale de mesure
incontestable. Les recommandations pour avancer sur la mesure de cette notion complexe suggèrent une multiplicité d’indicateurs, et de façons de les combiner ou de les synthétiser. Faire « du multicritères à dimensions subjectives sur des objets flous », cela peut paraître une gageure, mais n’est-ce pas le défi que doit relever la statistique pour retrouver une légitimité ?

 

 

Débat :

 

1 – Des constats partagés
 

 

Pour illustrer la montée du pessimisme dans la société française, un participant a rappelé les résultats de l’enquête sur « le moral des Français » conduite par l’INSEE depuis des décennies. L’indicateur synthétique des réponses, différence entre le pourcentage de ceux qui pensent « amélioration » et celui de ceux qui pensent « détérioration », est longtemps resté négatif mais en augmentation, au point qu’on pouvait afficher plaisamment comme un signe positif que « bientôt les Français auraient le moral à zéro » ! Cette montée de 1994 à 2001 - liée à la croissance économique et à l’euphorie de la « nouvelle économie » - s’est arrêtée avec l’éclatement de la « bulle Internet », suivie par une dégringolade vertigineuse de cet indice, symbole du pessimisme ambiant.


En 2006-2007, l’indicateur est remonté très vite, 6 mois avant et 6 mois après l’élection présidentielle, après quoi il a connu une nouvelle chute, paradoxalement et brièvement interrompue par une remontée au moment de la crise des « subprimes » (4e trimestre 2009), peut-être par un effet de soulagement devant la cristallisation sur un objet précis d’une angoisse diffuse. Un participant se demande si ce pessimisme est spécifique aux Français : le « malaise existentiel » serait-il particulièrement important dans ce pays ? On ne sait trop. Cette montée du pessimisme s’accompagne depuis 2000 au moins d’une montée de la défiance par rapport aux institutions et par rapport aux statistiques publiques. Une défiance qui épargne largement les sondages d’opinion, comme le souligne l’intervenant : c’est pourquoi le CREDOC avec seulement 60 salariés reçoit une telle audience face à l’Insee qui en compte 6000 !


Simultanément, on constate l’essor d’une statistique « bas-de-gamme » : enquêtes Internet sans méthodologie, micro-trottoirs… Une participante fait état de son expérience personnelle de la production des informations dans une grande chaîne de télévision. Un journal télévisé d’une vingtaine de minutes comporte 8 sujets, les sujets économiques sont traités en moins de 1 minute 15, l’angle social est privilégié par rapport à l’explication, la donnée statistique si elle est présente vient après l’expression « émotive » d’un témoin et elle est choisie pour légitimer cette émotion. Cette pratique « formatée » permet aux journalistes d’opérer dans un confort intellectuel trompeur.
 
Un autre participant fait état d’un recul de la rigueur et de la compétence statistique dans les rédactions de la presse écrite (confusion PIB-PNB dans « un grand journal du soir »). Mais de plus en plus, « les gens se font leur journal eux-mêmes » ; c’est une information « non certifiée » (sousentendu : par une institution) qui suscite l’intérêt ; on fait confiance à « ses pairs » ou « ses semblables » : en témoigne l’essor des blogs3, des avis d’internautes, simultanément au recul de l’audience des grands journaux télévisés. En face de la statistique publique se développe une
statistique privée rapide, peu coûteuse, fondée sur des sondages d’opinion commandés par des médias, qui renvoient à leur public un reflet statistique de leurs préoccupations.


Un participant souligne que dans cette évolution, ce ne sont plus les outils statistiques qui sont contestés, ce sont les objets que mesure la statistique publique qui apparaissent décalés ou non pertinents. S’agissant de l’indice des prix, les questions techniques (mesure de l’effet qualité par exemple) sont passées au second plan, derrière la remise en cause des concepts. Comme autre exemple, l’intervenant évoque les secteurs d’activité économique, nomenclature de classement traditionnel des entreprises : ils continuent à jouer un rôle majeur dans la production statistique, alors que leur pertinence n’est plus reconnue. Les catégories doivent évoluer, sans cela l’édifice entier chancelle…

 

 

2 – Statistique et demande sociale, un lien toujours nécessaire


A propos du pouvoir d’achat et de l’indice des prix, plusieurs participants ont rappelé les événements historiques et les dispositions juridiques qui attestent du lien entre outils statistiques et demande sociale. L’indice des prix actuel est l’héritier de l’indice des 250 articles qui dans les années 50 présidait à la fixation du salaire minimum et intervenait dans la négociation des conventions collectives. Les négociations annuelles obligatoires qui existent aujourd’hui dans les entreprises supposent de tels outils. La contestation de l’indice à la fin de la décennie 70 était le fait des syndicats ouvriers, qui jugeaient qu’il portait atteinte aux intérêts de leurs mandants : c’était donc une contestation « institutionnelle » bien différente de celle d’aujourd’hui, censée émaner de « l’homme de la rue ».


Pour l’intervenant, ce lien est un lien nécessaire : la statistique ne peut pas être sourde à la demande sociale, un indicateur statistique n’est pertinent que s’il a une « force conventionnelle », qui permet aux parties en présence de s’en saisir. Le rôle du Conseil national de l’information statistique (CNIS) a été alors naturellement évoqué : ne serait-ce pas à lui de faire les arbitrages en cas de conflit sur les concepts statistiques ?


Pour d’autres, le risque d’un « relativisme culturel » existe : les excès du
conventionnalisme amèneraient à placer tout sur le même plan, sous l’intitulé « conventions », voire à envisager, pour arbitrer entre diverses conventions, des « votations » à la suisse… qui leur sembleraient déraisonnables. Un autre participant souligne que le CNIS se situe dans le champ institutionnel, puisque participent à ses débats des représentants mandatés par des groupes sociaux institués. Peut-il en ce cas relayer correctement la demande d’une société d’individus qui remettent en cause les appartenances figées ? Ce doute n’est pas partagé par un autre participant qui estime que le CNIS a beaucoup élargi le champ de la concertation, et fait place à des personnalités « non institutionnelles » (universitaires, personnalités qualifiées) ; et d’ailleurs, « institutionnel n’est pas un gros mot ! ».

 

Un participant témoigne de l’importance de la référence communautaire aux Etats-Unis : la campagne de communication du recensement de la population de 2010 incite les citoyens à participer à cette opération statistique explicitement pour défendre les intérêts de leur communauté (ethnique, en l’occurrence). Faut-il y voir un exemple à suivre ? Plutôt non, lui est-il répondu, en pensant aux risques qu’évoque en Europe l’affirmation des communautés (le mot de « névrose communautaire » a été prononcé). De toute façon, l’individualisation à l’oeuvre pousse les membres d’une communauté à ne pas se reconnaître exclusivement comme tels.
 

 

Alors, qui porte la nouvelle demande sociale vis-à-vis de la statistique ? Plus que de vouloir représenter une « société » finalement indéfinissable, celle-ci, selon l’intervenant, doit se donner pour but d’apporter constamment des « instruments de cohésion sociale » permettant non pas une « macro-régulation », mais des compromis, des accords entre des groupes sociaux à géométrie variable.

 

 

3 – Sommes-nous vraiment devenus « une société d’individus » ?

 

Cette thèse centrale proposée par l’intervenant n’a pas fait l’unanimité, et certains participants l’ont remise en cause, à partir de points de vue divers. Pour l’un d’eux, ce qui est à l’oeuvre est une volonté de contrôle accru du pouvoir politique sur l’appareil statistique. Les remises en cause du « monstre froid rationnel » au nom de la chaleur affective dans le débat sur le pouvoir d’achat ne seraient que des prétextes pour la mise en concurrence des administrations statistiques publiques avec des organismes privés. Et cette entreprise serait menée avec la complicité active de certains médias, qui joueraient le particulier contre le général en relayant des critiques du sens commun. D’ailleurs, la subjectivité des autres n’est-elle pas toujours différente de sa propre subjectivité ? Est-ce en superposant des points de vue qu’on peut dégager une vérité ?


Un autre participant oppose l’hypothèse d’une « société de personnes » avec l’importance croissante de la publicité et des médias. Il évoque la force de pseudo « vérités médiatiques » et la crédulité d’un grand public. Il invite à prendre en compte les modes de manipulation et leur évolution : « la sagesse collective est souvent l’occasion pour ceux qui ne sont pas dans les arcanes du pouvoir politique de faire valoir leurs opinions en faisant parler les masses ». Il évoque aussi, de façon critique, l’émergence d’une « intelligentsia » utilisant certains concepts sans bien les maîtriser : les blogs ne donnent pas toujours une image réconfortante du point de vue de la connaissance. Une participante le rejoint en mettant en doute la diversité individuelle qui passerait à travers ces filtres médiatiques : certes il y a de plus en plus de chaînes de télévision, mais c’est toujours la même télévision…
 

 

Alors, l’hyper-individualisation, réalité ou mythe ? L’intervenant, on s’en doute, maintient sa position. Il souligne que publicité et médias sont en crise eux aussi. L’audience des chaînes généralistes de télévision baisse continûment, on assiste à un émiettement. Les hypermarchés sont obligés de recourir à des approches de plus en plus segmentées de leur clientèle. Le marketing est soumis aux mêmes remises en cause que la statistique publique et doit adapter ses pratiques de la même façon. Google connaît un développement fulgurant de ses recettes en s’appuyant sur un ciblage individuel des publicités qu’il véhicule. Le processus de dé-massification de la société est patent : non, « la masse ne se porte pas bien » !

 

 

4 – Que faire ?

 

Un premier groupe de recommandations émane de ceux qui n’acceptent pas l’évolution esquissée, soit qu’ils en contestent la réalité, soit qu’ils lui supposent des motivations inacceptables, soit qu’ils n’en acceptent pas les implications. Des participants soulignent le risque qu’il y aurait pour une statistique publique à trop coller à une demande fugace : selon eux, la statistique a besoin de permanence dans le temps. Un participant rappelle que s’il faut construire de nouveaux outils, il faut rester attaché aux règles de la science. Plusieurs évoquent les dangers de la multiplication indéfinie
des indices pour se rapprocher des situations particulières. Dans le cas de l’indice des prix, des indices catégoriels ont été calculés en faisant varier les pondérations des postes de dépense : ils évoluent peu ou prou comme l’indice général5. Une « calculette » a même été proposée pour que chacun puisse utiliser la structure de son propre budget : mais la notion même de statistique n’apparaît plus nettement dans un tel exercice, et on ne voit guère comment un tel outil pourrait servir dans une négociation collective6. Un participant s’émeut du risque d’atomisation des
statistiques : quelle sera in fine la validité, la qualité de cette information, si elle s’appuie sur des échantillons petits, hétérogènes, non retravaillés ?

 

N’y a-t-il pas un risque de décrédibiliser la statistique ? A propos du PIB et du rapport Stiglitz, un autre participant a souligné que cet indicateur sortait intact de cet examen : la réponse aux critiques formulées à son encontre, d’ailleurs très anciennes pour certaines, se trouve dans des prolongements et des précisions, et non pas dans une remise en cause.


Au-delà de ces réactions « conservatrices », un large accord s’est exprimé pour dire que la statistique doit bien aller dans le sens de l’affinement, de la prise en compte de la multiplicité des situations.


Dépasser le chiffre unique pour prendre en compte les dispersions, les caractéristiques de la distribution, c’est jugé désormais indispensable, même si cela pose de redoutables problèmes de communication. Un participant évoque la remise en cause des statistiques du chômage début 2007 : le travail du groupe CNIS animé par Jean-Baptiste De Foucauld et réunissant toutes les catégories d’utilisateurs a abouti à définir une impressionnante batterie d’indicateurs en soulignant les limites et les risques d’un taux de chômage global. Une autre voie d’affinement, c’est la plus grande prise en compte des trajectoires individuelles : en matière de pauvreté monétaire, les changements de situation sont fréquents, et des statistiques de trajectoires sont plus proches de la réalité vécue que le
découpage statique de la population en deux catégories.

 
Autre point d’accord, la nécessité pour la statistique publique de faire leur place à des aspects subjectifs. Selon un participant, si « la raison a reculé au profit des affects », il ne s’agit pas pour autant de se laisser entraîner par l’irrationnel, mais il est temps « d’avoir la raison de faire leur place aux affects », c’est-à-dire de construire des mesures autour des dimensions subjectives et affectives de l’individu. C’est un processus déjà largement commencé, malgré les réticences anciennes de certains statisticiens : un exemple est donné par les enquêtes de victimation, comportant à la fois des questions objectives (« Avez-vous été victimes de… ? ») et des questions subjectives sur le sentiment d’insécurité. Le rapport Stiglitz dans son chapitre sur le bien-être donne de nombreuses pistes dans ce sens. Il cite les premières tentatives de « comptabilité des états subjectifs », heureux ou malheureux. Les travaux de Kahnemann aux frontières de la psychologie et de l’économie poussent un participant à évoquer les flux d’émotions comme un éventuel « numéraire » d’une future comptabilité, et la possibilité de mesurer ces flux à l’aide d’une puce électronique implantée dans un cerveau humain : réponse objective à la demande de prise en compte de la subjectivité... On est loin de l’économie comme « science de la décision rationnelle », paradigme dans lequel sensations et affects n’ont pas de place et qui inspire beaucoup des concepts de la statistique.


Quatrième et dernier groupe de recommandations, celles qui s’attachent à la pédagogie des statistiques. Dans « l’ancien monde » des années 1970, l’effort pédagogique a eu une grande place pour tenter de rapprocher la statistique et les citoyens : l’Insee a recruté un journaliste chevronné et les statisticiens de l’Insee, à son instigation, ont animé des séances d’information et d’échanges avec d’autres journalistes. Lors de la violente polémique sur l’indice des prix à la consommation peu avant 1980, une brochure destinée au citoyen éclairé a été rédigée à l’initiative d’Edmond Malinvaud et a joué un rôle dans la clarification des enjeux. De tels efforts se poursuivent aujourd’hui, notamment par la mise à disposition de documents pédagogiques sur les sites Internet des organismes statistiques : le meilleur niveau de formation de la population doit accroître l’utilité de ces documents. Ils sont d’autant plus indispensables que la production statistique devient plus diverse et plus complexe, en réponse aux demandes d’affinement. Trop souvent, la communication de multiples indicateurs leur fait subir une « compression » dont le résultat a été comparé par l’intervenant à une sculpture de César ! C’est peut-être que l’effort d’explication reste en deçà de ce qui serait nécessaire. Une participante évoque aussi la place réservée à la statistique dans la formation initiale, au programme de mathématiques.

 

5 – Une question et une boutade


Pour répondre au défi posé à la statistique par l’individualisation de la société, il faudrait donc… plus de statistiques : des décompositions plus fines, la prise en compte des subjectivités, plus de pédagogie…Tout cela en maintenant les meilleurs standards de qualité. Il y faudrait donc des
moyens croissants : or seules des perspectives de contraction sont en vue pour la statistique publique, comme pour les administrations publiques en général. Comment vont se faire les arbitrages indispensables ? N’est-il pas normal que l’on constate des différences entre le ressenti et les résultats statistiques ? On n’a pas forcément pris conscience de cette normalité aux échelons les plus élevés de la société.

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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 07:37

Hier, mercredi 13 octobre 2010, l'émission Service Public, sur France Inter, à laquelle j'ai eu le plaisir de participer, s'interrogeait sur l'avenir de l'automobile. Une bonne occasion d'évoquer le passage à une économie des effets utiles.

 

Pour écouter l'émission : cliquez ici

 

 

J'ai rédigé une petite note avec les éléments réunis pour l'occasion. Je vous la livre.

 

Grande figure de la société de consommation des 30 glorieuses (période que les économistes ont qualifiée de manière évocatrice de « fordiste »), symbole de la démocratisation de la consommation, support imaginaire de l’idéal de liberté individuelle, d’évasion, de bonheur… l’automobile est progressivement devenue synonyme de contraintes, de galères liées au temps perdu dans les embouteillages, aux difficultés de stationnement, d’un budget croissant englouti dans le réservoir d’essence, mais aussi d’émission de Co2, de pollution sonore…


Bref, le rapport des Français à l’automobile est en train de changer, alors même que les enjeux du développement durable invitent à réviser en profondeur le type de mobilité autour duquel les sociétés occidentales se sont organisées.


Ces évolutions annoncent-elles la « fin » de l’automobile ? La grave crise que le secteur a traversé en 2008-2009 - que la prime à la casse a permis d’enrayer - est-elle annonciatrice d’un déclin programmé ?


Pas si simple… Peut-être, au contraire, l’automobile est-elle en train d’entamer une nouvelle étape de son histoire. Elle pourrait alors  devenir le laboratoire de nouveaux modèles de consommation, non plus fondés sur la propriété, mais directement sur l’usage. Modèles qui pourraient progressivement, sous des formes diverses, s’étendre bien au-delà de l’automobile et être porteur d’une formidable opportunité pour le capitalisme de trouver les voies d’une conciliation entre croissance de l’activité pour les entreprises, meilleure satisfaction des attentes des consommateurs et respect des impératifs du développement durable.

Le rapport à l'auto est en train de changer

 

Le rapport que les Français ont à l’automobile est en train, lentement, d’évoluer. La voiture est en passe d’être désacralisée.

L’Ifop  a réalisé en mai 2010 une enquête très intéressante qui permet de préciser les choses. Retenons quelques résultats significatifs. Lorsqu’on leur demande le mot qui représente le mieux la voiture, seulement 18 % des Français évoquent spontanément le thème de la liberté. Un net effet d’âge est ici en jeu. Si cette proportion atteint jusqu’à 25 % chez les 65 ans et plus, elle n’est que de 10 % chez les moins de 35 ans. C’est par le bas de la pyramide des âges que le changement de mentalité se produit… La voiture s’éloigne de plus de plus des imaginaires auxquels les jeunes sont sensibles. L’idéal de liberté que la mobilité automobile a incarné pour leurs ainés, se trouve aujourd’hui supplanté par un idéal de mobilité dans le cyberespace et les réseaux sociaux. Le iPhone avant la voiture… 

La même enquête révèle que la voiture est de plus en plus perçue d’abord sous l’angle de ses fonctionnalités. A la question « pour vous, la voiture c’est avant tout… », 47 % des Français répondent « un moyen de transport, une commodité », contre 40 % qui optent pour « la liberté, l’autonomie dans les déplacements », et seulement 3 % qui choisissent « un plaisir »… Dans le même mouvement, la voiture a beaucoup perdu de sa fonction ostentatoire, d’affirmation de sa réussite, de marqueur du milieu social… Il y a seulement quelques années de cela, Mercédès pouvait encore placarder une affiche mettant en scène un quadra contemplant un modèle de la gamme avec pour légende « pourquoi attendre ? »... Aujourd’hui, le cadre dynamique ne craint plus de se déplacer dans une petite cylindrée. La Logan n’est pas achetée uniquement par les Français de milieux modestes. 

Pourquoi ce désenchantement ? Les causes sont aisément identifiables. Intervient d’abord le coût d’usage de l’automobile. Ce poste représente environ 12 % du budget des ménages. C’est considérable. Ca l’est d’autant plus que le pouvoir d’achat est déprimé et que les nouveaux besoins (nouvelles envies) sont nombreux du côté des biens et des services issus des nouvelles technologies. Alors, on hiérarchise ses priorités et on arbitre. La voiture fait partie des victimes de ces arbitrages, notamment parce que son usage est de moins en moins associé à des facteurs d’utilité à mesure qu’il s’accompagne de nuisances en termes de temps perdu, de stress… mais aussi du sentiment de contribuer au réchauffement climatique.

Dès lors, l’usage de l’automobile tant à reculer. Selon les données communiquées par le Comité Français des Constructeurs Automobiles, le nombre moyen de kilomètres parcourus par an par les automobilistes, qui était en croissance jusqu’en 1995, diminue régulièrement depuis (11 800 km en 2009 conte 14 000 en 1995). La progression du parc d’automobiles a permis que le trafic de véhicules particuliers continue de progresser jusqu’en 2003. Il est en diminution depuis. Une enquête réalisée par L’Internaute en 2009 révélait que 52 % des automobilistes déclaraient utiliser de moins en moins leur voiture depuis ces deux dernières années.

Le désinvestissement des Français à l’égard de l’automobile se manifeste également dans l’augmentation de l’âge moyen des véhicules en service (8,2 ans aujourd’hui, contre 5,9 ans en 1990), l’accroissement de la durée de détention moyenne (4,9 ans contre 3,7 ans en 19990), la progression de la  part des véhicules d’occasion dans les ventes totales d’automobiles (50 % en 1990, 62 % en 2008 (mais 59,6 en 2009 en raison de la prime à la casse)), le recul du  prix moyen des véhicules achetés avec la croissance de la part de marché des véhicules de gamme inférieure ou moyenne….

On ne tourne pas si facilement la page de la société de l'automobile

 

Est-ce que tout ceci témoigne d’une rupture susceptible de conduire à la « mort » de l’automobile ? Bien sûr que non… Tout au plus une inversion de tendance, susceptible de conduire à une lente diminution du parc automobile – ce qui constituerait déjà une première dans l’histoire de cette industrie. Cela parce que l’automobile a encore des atouts dans son jeu.


Le premier est que, en dépit des progrès réalisés par les transports collectifs, l’automobile demeure le mode de transport le plus en phase avec les valeurs individualistes de la société hypermoderne. L’individu contemporain, plus que jamais, exprime un désir de puissance, d’autonomie, de maîtrise du temps, de l’espace, des circonstances. La flexibilité d’usage qu’offre l’automobile ne trouve de concurrence sérieuse que du côté des deux roues motorisés mais qui souffre d’importants handicaps par ailleurs. L’automobile continue donc de bénéficier d’un substrat sociologique favorable.


Le deuxième atout de l’automobile se trouve dans la géographie. Les dernières décennies ont été marquées par un mouvement d’étalement urbain qui a fait qu’une fraction croissante de la population (et depuis peu, des emplois) vit hors des villes centres, dans les espaces périphériques, voire périurbains. Dans ces espaces (pour ne pas parler des zones rurales), les transports collectifs sont défaillants et l’usage de l’automobile est souvent indispensable à la vie quotidienne (mobilité vers le travail, vers le commerce, vers les activités de loisir…). Tourner la page de l’automobile, vendre sa voiture pour adopter les transports collectifs ou la bicyclette, est un comportement d’urbains, voire d’habitants des grandes métropoles. Une large fraction de la population est prisonnière de l’automobile. Et elle le restera longtemps tant que les fondamentaux de la géographie résidentielle ne se seront pas retournés.

Jeter l'eau du bain sans jeter le bébé ?

 

Alors, est-il possible de repenser l’automobile sans la vouer aux gémonies ? Oui, sans doute, si l’on accepte de la penser sur le mode de l’usage avant de la penser comme un produit. La plupart des voitures passent beaucoup plus de temps au parking ou le long des trottoirs que sur la route…


Les choses bougent en la matière. Après des débuts laborieux, souvent cantonnés aux milieux associatifs militants, l’autopartage se développe. Sous ou une forme ou sous une autre, il a commencé à intéresser des acteurs puissants, tels qu’Avis, Vinci, Hertz ou Veolia, qui ont la puissance de feu nécessaire pour faire décoller le marché. Autolib’, construit sur le modèle du Vélib’, est dans les tuyaux et est déjà expérimenté grandeur nature à Lyon.


Le covoiturage lui aussi se développe, quelquefois avec le soutien des employeurs, des collectivités locales, voire de certaines enseignes de distribution, telles que Géant ou Ikea.


Les constructeurs automobiles eux-mêmes, ébranlés par la crise de 2008-2009, ont fini par admettre les limites d’un modèle quantitatif dans lequel leur prospérité dépend de manière cruciale du nombre de véhicules vendus. Très progressivement (et bien tardivement), ils entament leur mue d’un rôle de vendeur de voitures à celui d’apporteur de solutions de mobilité. Il y a quelques mois, Peugeot ouvrait une brèche en lançant son programme « mu » : les clients créditent un compte de mobilité qui les autorise  à mobiliser, selon leur besoin, une petite voiture urbaine, un monospace… ou encore une bicyclette ou un scooter.

L’automobile pourrait donc ainsi devenir un secteur fer de lance dans la promotion d’une économie des effets utiles (ou économie de l’usage, ou encore économie de la fonctionnalité… la terminologie n’est pas encore bien arrêtée). Elle aura cependant à vaincre une résistance sociétale : l’envie de posséder. Mais là encore, les choses sont en train de changer.

En mars 2009, dans le cadre de l’enquête Crédoc-eBay, 71 % des Français ont déclaré leur accord avec l’affirmation « aujourd'hui, l'important c'est de pouvoir utiliser un produit plus que de le posséder ». Les jeunes sont ici aussi en pointe.  (82,7 % chez les 18-24 ans, 55,4%% chez les 75 ans et plus). Evidemment, il s’agit de déclarations, et exprimées face à une proposition très générale. Qu’en est-il de l’automobile, alors que l’on a souvent représenté le Français moyen comme très jaloux de la propriété de sa voiture ? L’enquête de L'Internaute réalisée en septembre 2009 vient quelque peu tempérer l’optimisme : seulement  20 % des automobilistes pourraient éventuellement opter pour la location, et 26 % sont intéressés par l'autopartage. Une affaire de verre à moitié vide ou de verre à moitié plein…

En tout état de cause, favoriser le mouvement, la bascule vers un autre modèle de consommation de mobilité automobile, devrait devenir un objectif de politique publique. Pour faire face aux enjeux du développement durable d’abord (car, que sera la planète si rien de change et que notre modèle de consommation de l’automobile devait se généraliser dans les pays émergeants ?). Pour améliorer la vie quotidienne des Français ensuite, notamment en milieu urbain. Enfin, pour refonder la compétitivité de l’industrie automobile française, pour l’aider à prendre une longueur d’avance dans une refondation qui paraît inévitable à un terme plus ou moins rapproché.

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