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Mercredi 10 mars 2010 3 10 /03 /Mars /2010 09:24
- Publié dans : Accueil

Point de vue, Le Monde, 9 mars 2010

Ci dessous le "point de vue" de E.M. Mouhoud sur la prime à la relocalisation. Remarquable de clarté et de pertinence. Un seul regret : l'impasse sur l'influence des enjeux du développement durable sur l'évolution de la géographie de la économique...

"Plusieurs cas de relocalisation en France font le tour des journaux depuis quelques mois : les meubles Samas, les lunettes Attol, Geneviève Lethu ou Sullair (linge de maison), Smoby (jouets) revenus partiellement de Chine, les Taxis Bleus revenus du Maroc. Dernier cas recensé, celui de l'entreprise Meccano (jouets), qui vient de rapatrier une partie de sa production à Calais. Encouragé par ces exemples, le président de la République vient d'annoncer, après les Etats généraux de l'industrie, une prime à la relocalisation de 200 millions d'euros. Cette mesure est-elle susceptible de faire revenir les entreprises qui ont délocalisé pour minimiser leurs coûts salariaux ?

On peut tout d'abord se demander pourquoi les dispositifs précédents (le crédit d'impôt relocalisation "Breton" de 2005) n'ont pas été évalués avant de proposer des mesures nouvelles. Le fait que les entreprises relocalisent une partie de leurs productions sous-traitées dans les pays à bas salaires montre que la délocalisation est parfois un échec, et que les pratiques des entreprises sont très diversifiées à l'intérieur d'un même secteur. La plupart d'entre elles ne délocalisent pas, certaines délocalisent pour des motifs différents, et une poignée rapatrient souvent seulement une partie de leur production délocalisée.

Le mouvement de relocalisation reste minoritaire. Selon les différentes enquêtes auprès d'entreprises, en Europe et aux Etats-Unis, on compte en moyenne un cas de relocalisation pour vingt cas de délocalisation. La relocalisation n'est pas une nouveauté : la première vague a été lancée par les firmes américaines au début des années 1980 ; la seconde vague est celle des firmes allemandes dans la seconde moitié des années 1980 ; la troisième concerne les firmes françaises dans les années 1990 ; la quatrième, dans les années 2000, affecte les activités de services délocalisés récemment grâce aux technologies de l'information et de la communication.

Trois raisons motivent la relocalisation. D'abord, du côté de l'offre, les possibilités de remplacer le travail peu qualifié par les machines ou les robots. Ainsi, la part des coûts salariaux dans le coût d'assemblage des puces électroniques est passée de 30 % à 40 % dans les années 1970 à moins de 4 % dans les années 1980 grâce à la robotisation. Dans les secteurs à "matières solides", comme la mécanique, l'automobile ou l'électronique, il n'y a pas d'obstacle technique à la robotisation. En revanche, dans l'habillement ou la chaussure, lorsque les matières manipulées sont souples, le travail occupe encore près des deux tiers du coût total dans l'assemblage.

Ensuite, du côté de la demande, les problèmes de réponse à la variabilité des consommateurs, la nécessité de coller aux marchés et fabriquer des séries courtes de produits dont le cycle de vie ne dépasse pas trois à quatre semaines dans l'habillement par exemple, et les problèmes de qualité ou de sécurité des produits importés assemblés en Chine ou dans d'autres pays à bas salaires, consacrent les échecs de la délocalisation et impliquent souvent le retour dans le pays d'origine ou à proximité des marchés comme solution de survie.

Toutefois, beaucoup de firmes qui délocalisent sont des championnes de la logistique et de la réponse rapide à la demande tout en continuant à délocaliser la production dans les pays à bas salaires. Enfin, les problèmes de coûts de transport et de coûts de coordination liés à la distance géographique interviennent surtout dans les activités pondéreuses (le poids des composants compte) mais n'affectent que marginalement les produits légers (l'habillement) ou les services (les centres d'appel, la maintenance informatique...).


La plupart des entreprises qui ont décidé de relocaliser dans leur pays d'origine l'ont fait indépendamment des aides publiques, parce que leurs opérations de délocalisation furent un échec ou parce qu'elles ont décidé de remplacer le travail par l'automatisation pour bénéficier de la proximité des marchés. Les mesures incitatives à relocaliser pourraient avoir un impact sur les entreprises qui délocalisent pour de vraies raisons de compétitivité. Cela concerne celles qui sous-traitent une partie de leurs activités d'assemblage et utilisent beaucoup de travail dans les pays à bas salaires. Elles diminuent leurs prix de vente en l'alignant sur le coût de production du pays à bas salaires plus la marge. Mais, même dans ce cas, la mesure n'est pas à même de compenser le différentiel de coût salarial entre la France et les pays à bas salaires à moins qu'elles soient relayées par une décision d'automatisation de l'assemblage. Or, justement, les activités les plus concernées par la délocalisation ne sont pas automatisables

A fortiori, la mesure sera nulle sur les firmes qui adoptent des comportements de marge en maintenant leurs prix de vente (des produits de moyen et haut de gamme délocalisés en Chine par exemple) alignés sur les coûts de production français ou américains. Elles misent sur la logistique, les technologies de l'information et les transports pour accélérer leurs livraisons et répondre aux variations de la demande dans les pays de consommation ainsi que sur la création de marques pour masquer la délocalisation d'une partie ou de toute leur production. Ces firmes sont volatiles et changent vite de territoire.

En revanche, il est possible, et cela s'est vu beaucoup par le passé, que les aides ne servent qu'à attirer des chasseurs de primes, les entreprises nomades ou volatiles. Et, de fait, de très nombreuses entreprises empochent les aides et quittent le territoire à l'approche de la fin de la période d'exonération des charges sociales ou fiscales. En fait, les relocalisations pérennes sont liées à des motifs de compétitivité par l'innovation et non par les prix

En outre, même si cette prime à la relocalisation pouvait faire revenir des entreprises en France, cela se ferait au détriment des firmes beaucoup plus nombreuses qui continuent à produire en France. Enfin, les opérations de publicité autour de certaines relocalisations cachent une réalité moins joyeuse : la relocalisation ne concerne qu'une partie marginale de la production sous-traitée à l'étranger. La hausse des prix qui s'en suit pour couvrir le différentiel de coût se répercute sur toute la gamme des produits, y compris ceux qui continuent à venir des pays à bas salaires.

Depuis trente ans, les politiques publiques interviennent pour sauver les territoires une fois la délocalisation ou la restructuration effectuées. Une intervention après coup en aidant les entreprises (exonérations de taxes, subventions,...) a pour effet de verrouiller le territoire dans ses difficultés au lieu de l'aider à se diversifier. Les leçons du passé n'ont pas été tirées. Le paradoxe est que les aides se concentrent sur les mobiles (entreprises) et laissent de côté les immobiles, c'est-à-dire les hommes et les femmes qui vivent sur les territoires vulnérables à la mondialisation et à la délocalisation.

Une politique plus offensive consisterait à anticiper les chocs de la délocalisation en concentrant les aides sur les personnes pour favoriser leur qualification, leur formation et leur mobilité et en s'appuyant sur les infrastructures du territoire lui-même. Ce type d'avantage compétitif est susceptible d'attirer les entreprises dont la vocation à l'ancrage territorial est plus forte, c'est-à-dire celles qui tirent leurs avantages de la qualité du territoire et des hommes et femmes qui y vivent et y travaillent. "


 

El Mouhoub Mouhoud est professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine, auteur de "Mondialisation et délocalisation des entreprises" (La Découverte, 2006).

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