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Economie et société : comprendre le nouveau capitalisme

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Chronique publiée dans L'Usine Nouvelle, n° 3135 du 19 février 2009.
Dans son contre-plan de relance, qui consiste très largement dans un soutien à la demande des ménages, le PS se fait l'écho des
attentes d'un corps social qui a exprimé avec force le 29 janvier son refus de faire les frais d'une crise dont il ne se sent pas responsable. Le débat sur la relance prend dès lors la tournure
classique d'une opposition entre relance par l'investissement (le gouvernement) et relance par la consommation (la gauche). Etant donné l'ampleur de la crise et son caractère à bien des égards
sans précédent, pouvons-nous nous satisfaire d'une réduction de la réflexion sur le sujet à des dimensions si conventionnelles ?
Bien sûr, après l'urgence qu'il y avait à refroidir le réacteur nucléaire d'une finance mondiale qui s'était emballée sans contrôle, la priorité porte sur l'interruption de l'hémorragie des
emplois. Mais à qui fera-t-on croire, à supposer que les politiques de relance (de quelque nature qu'elles soient) atteignent leur but, que les racines du mal auront été vaincues ? Qu'une
nouvelle crise, peut-être plus spectaculaire encore, ne viendra pas tout aussi brutalement mettre un terme à une brève période d'euphorie durant laquelle les mêmes forces débridées auront conduit
au gonflement de déséquilibres non régulés ? Et surtout, que relancer l'économie apportera une réponse au gigantesque défi que nous lancent le réchauffement climatique et la réduction de la
biodiversité, que la crise a mis, un temps, au second plan, mais dont la menace continue de se préciser chaque jour davantage ? La prime à la casse, ressortie du placard des fausses bonnes idées
pour tenter de relancer l'industrie automobile, restera sans doute comme le symbole de ce décalage entre les enjeux de notre époque et les moyens et les modes de pensée que nous mobilisons pour y
répondre.
Il est plus que temps que le débat s'étende aux moyens de refonder le fonctionnement de nos économies. Pas seulement en (ré-)introduisant de la réglementation dans une sphère financière qui
fonctionne en roue libre. Mais aussi en réinjectant des valeurs dans un capitalisme par nature amoral ; en nous attaquant aux inégalités croissantes qui sapent les bases de nos sociétés
démocratiques ; en aidant les entreprises à mettre en oeuvre des modèles économiques capables de créer des richesses, de satisfaire de nouveaux besoins, tout en mettant un terme à la logique
infernale du « toujours plus » ; en misant enfin sur l'intelligence et la créativité individuelles et collectives qui sont le carburant - inépuisable... - de l'économie de la connaissance (alors
que le gouvernement s'apprête, par décret, à imposer une réforme de l'organisation de la recherche et du statut des enseignants-chercheurs qui fait l'unanimité contre elle et dont l'une des
principales motivations est de réaliser des économies budgétaires).
Le président de la République avait mille fois raison d'évoquer la nécessité d'engager une « politique de civilisation ». La relecture du texte lumineux d'Edgar Morin - qui trace effectivement
les voies à suivre - montre à quel point nous n'en prenons pas le chemin. Paradoxalement, alors que chaque crise est aussi une promesse de renouveau, nos réponses se focalisent sur le court
terme. Keynes semble être redevenu la référence obligée. Mais c'est oublier que le capitalisme est en mutation permanente, que ce qui était pertinent au XXe siècle ne l'est plus forcément
aujourd'hui, et que chaque époque produit des défis inédits qui nous invitent à créer d'autres modes de pensée. Enferrés que nous sommes dans l'absence de projet, le manque d'imagination
politique et l'impuissance de l'Europe à prendre son destin en main, serons-nous condamnés à n'être que spectateurs de l'émergence d'un renouveau, venu par exemple de l'autre côté de l'Atlantique
?
Le consumérisme tel que nous le connaissons aujourd’hui est encore très fortement imprégné du contexte fordien de l’époque qui l’a vu naître. Il est encore basé sur les bases de la société industrielle des « 30 Glorieuses », où la consommation porte essentiellement sur des biens matériels, tangibles. Pour preuve, la plupart des tests que l’on trouve dans journaux consuméristes sont axés sur des produits matériels et assez peu sur les services, et encore moins sur la notion de « service rendu ». Or dans le capitalisme de l’immatériel dans lequel nous rentrons, les problématiques de l’évaluation vont devenir capitales : comment évaluer les risques et la valeur-client dans une économie de services dont l’offre sera de plus en plus immatérielle, spécifique et personnalisée, comme l’aide à la personne par exemple ? Plus l’économie deviendra immatérielle, plus les dispositifs d’évaluation deviendront complexes à mettre en oeuvre.
Avec le développement de l’économie de services, il faudra également apprendre à se débarrasser du produit en tant qu’objet central de l’activité économique et nœud de la relation entre l’offre et de la demande. J’ai le sentiment que nous apprêtons à basculer dans un autre paradigme, dans lequel le produit ne sera plus que le médiateur de quelque chose de bien plus fondamental, que l’on pourrait appeler les « effets utiles » ou les « outcomes ». En d’autres termes, les consommateurs deviendront de plus en plus attentifs à ce qui leur procure de l’utilité, du bien-être. Sans doute l’ont-ils d’ailleurs toujours été mais le « fétichisme de la marchandise » qui caractérise le capitalisme industriel a introduit une confusion entre la fin et les moyens. Vélib donne une parfaite illustration de ce nouveau type d’échange où c’est bien le service rendu – un effet utile de mobilité urbaine – qui constitue la valeur de l’offre : celle-ci dépasse largement la vente d’un vélo. Outre qu’un tel modèle peut se révéler particulièrement efficace dans la satisfaction des besoins et être porteur d’un avantage concurrentiel pour les entreprises qui le mettent en œuvre, il se révèle en cohérence avec l’impératif de durabilité. Dans l’exemple de Vélib, l’entreprise, qui gère le dispositif reste propriétaire des moyens. Il est donc dans son intérêt de les penser pour qu’ils durent. Ramenée au nombre de kilomètres parcourus, l’économie de matières est considérable par rapport à un équipement individuel et, finalement, plus pratique pour le consommateur qui dispose en tout lieu et à tout moment d’une bicyclette, dont il n’a pas à se soucier de l’entretien. Bilan : on améliore la satisfaction du besoin et on économise des ressources.
Dans ce nouveau contexte, le mouvement consumériste à un véritable rôle à jouer, à condition de se réinventer. Il lui appartient de contribuer à l’émergence de nouveau dispositif d’évaluation de l’immatériel, des services, des « solutions » proposées aux consommateurs, des effets utiles produits… Il doit aussi peser sur l’évolution de la protection du consommateur face à des systèmes d’offre qui, sous couvert de mieux le servir, auront tendance à le rendre captif de sa relation avec les prestataires.
Il ne faudra d’ailleurs pas tarder car les
grandes entreprises prennent les devants. Souhaitant rester maîtresses du jeu, elles préfèrent être à l’initiative de la contrainte plutôt que de la subir. Elles jouent d’ores et déjà un rôle
très actif dans l’élaboration de dispositifs d’évaluation au travers de la normalisation, de la labellisation, de la certification… Simultanément, les consommateurs, plus éduquées, plus autonomes
et mieux outillés, innovent en la matière en procédant à la mutualisation d’expériences, sur Internet en particulier. Si elles n’y prennent pas garde, les associations de consommateurs peuvent
être dépossédées de certaines de leurs prérogatives à un moment charnière de l’histoire où leur action est sans doute plus indispensable que jamais.
Voir les autres tribunes du n° spécital de INC Hebdo
Chronique L'Usine Nouvelle,
18/12/2008
Working Paper, december 2008
Abstract:
In services-based capitalism, a growing number of firms are endeavoring to base their competitiveness on their capacity to offer solutions to certain categories of problems facing the targeted customer base. To do so, firms design a business portfolio covering a set of goods and services that complement one another in generating the desired useful effects, for which we propose the term “bouquet”. This article looks at the conditions that determine the competitiveness of bouquet offers. It shows that bouquets and modularity are two competing ways of mediating between the space of knowledge and that of needs. The commercial potential of bouquets begins where the benefits of modularity end and where integration effects lie.
Article paru dans Les Echos n° 20019 du 5 octobre 2007
Notre monde connaît un profond bouleversement qui n'a nullement les allures d'une révolution mais qui, en revanche, concerne et transforme tout individu et son environnement. Nous repérons cette rupture au sein des stratégies commerciales récentes qui développent des offres inédites, très éloignées du mythe consumériste du « produit ».
Vers les années 2000 s'achèvent deux siècles de capitalisme industriel, phase spectaculaire d'un développement technique qui a propulsé l'Occident vers un confort matériel inédit. À l'usine triomphante correspondait une logique économique centrée sur l'offre de « produits » vers lesquels convergeaient les aspirations d'un consommateur forcément en demande. Malgré ses prouesses technologiques qui ouvrent de nouveaux secteurs, l'ère productiviste d'une consommation de masse toujours renouvelée s'est essoufflée et décline : la rencontre automatique et bienfaisante entre un produit et un besoin, entre une marchandise et un désir, appartient au passé. De la voiture à l'ordinateur, de l'habitat aux loisirs, malgré les ratés inégalitaires du système, le nécessaire est acquis. Et la société occidentale s'avoue souvent repue.
Les incitations à consommer davantage s'épuisent : il est aussi difficile de conduire deux véhicules à la fois que de porter plusieurs chemises en même temps. Les stratèges d'entreprise ont vite décelé ces limites, et l'on s'achemine vers un modèle d'offres composites qui changent complètement la physionomie du commerce et de la consommation. Cette nouvelle offre, qualifiée de « bouquet », rassemble des biens et des services, habituellement vendus séparément, dans le but affiché de changer la vie du client. Le capitalisme change d'habits, répondant désormais à une autre demande, faisant aussi appel à d'autres ressorts essentiellement non marchands, comme la gratuité, l'attention, le sentiment d'appartenance communautaire, les valeurs, la « rassurance », négligés jusqu'ici par la logique économique brute.
Ce qui est en jeu n'est plus un produit utile qui attire une consommation rétive. Le nouveau scénario célèbre un « client » qu'il faut séduire, satisfaire et capter, voire capturer ; et il n'est plus question de lui vendre un simple objet. On lui propose maintenant, afin de mieux l'enrôler, un « environnement » spécifique qui rend service, rassure, fait plaisir, et surtout apporte des « solutions » ; ces dernières se bornant rarement au registre fonctionnel. Elles relèvent des dimensions immatérielle, symbolique et affective. Acheter, c'est s'affilier, pour s'émanciper du monde problématique qui est le nôtre. D'où l'idée maîtresse de « solution » : cette offre plurielle et globale pour que le client « respire », pour qu'il échappe au combat quotidien contre ses soucis. Acheter, c'est dépasser les tensions et les problèmes. S'offrir un univers, presque une seconde vie... Le confort matériel étant à peu près assuré, la nouvelle économie servicielle vole au secours d'individus hyper-modernes déboussolés, leur promettant le confort psychologique pour les ravir.
Ainsi, ce n'est plus un banal voyage que nous propose Nouvelles Frontières, mais les moyens de « vivre plus ». Par-delà ses cosmétiques, Garnier nous appelle à « prendre soin de nous ». Lapeyre nous invite à inventer notre intérieur et à profiter de « ses solutions » pour l'aménager. Ikea nous enjoint de « nous retrouver », de « réagir », de « changer de vie ». Le Crédit Agricole nous rappelle qu'une « relation durable, ça change la vie »... C'est la nature même du lien entre l'offre et la demande qui s'en trouve modifiée : à la transaction ponctuelle et anonyme des marchés de masse se substitue une relation « personnalisée » entre « partenaires », inscrite dans la durée et se fardant d'attributs non marchands. Voilà le nouveau tableau de l'économie servicielle contemporaine, où les marques engendrent les bouquets et réciproquement. À la limite de la cohérence, Mac ou Microsoft, Orange ou Club Med, Nestlé ou Nike, easyJet ou American Express, Canal+ ou l a FNAC, se précipitent dans cette direction qui entend changer la vie.
Cette inflexion est radicale. Et l'économie feint, une fois de plus, de se mettre au service de l'individu, de l'humanité. La raison économique, celle du profit, n'est en rien altérée. Au contraire, elle continue d'étendre son champ qui désormais s'empare des affects et supplante les solidarités traditionnelles. Si les clients y gagnent le sentiment rassurant d'être reconnus, compris et accompagnés, ils deviennent aussi de plus en plus les otages de ces stratégies marketing qui entendent les ficeler discrètement. Pour dépasser la saturation des marchés ainsi que l'étau d'une concurrence effrénée, la « nouvelle offre » se doit de coloniser les territoires intimes de l'existence de chacun en promouvant une relation individuelle et captive : ravir le client dans tous les sens du terme !
MICHEL HENOCHSBERG et PHILIPPE MOATI sont professeurs d'économie, membres du « think tank » Forum d'Action Modernités.
L'Usine Nouvelle, n° 3069, 20 septembre 2007, p. 26
Les "marchés de solutions", déjà courant dans le BtoB, sont en train de se diffuser dans le domaine de la consommation. Proposer une solution implique de passer la vente d'un produit à l'offre d'un "bouquet" dont la production réclame souvent de combiner des compétences complémentaires, internes et externes. Un défi pour l'approche traditionnelle du métier d'industriel...
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